La Danza de la Realidad : Le retour de Mr Jodorowski

Après 23 ans d’absence sur grand écran, Alejandro Jodorowsky réalise un film biographique, qui mêle les rêves à sa réalité. La Danza de la Realidad fait valser ses souvenirs avec les éléments qui ponctuent son univers cinématographique depuis des années. Le résultat : un film poétique, doux et dur, tendre et violent, enfantin et très mature. En bref, un conte pour les enfants que nous étions.

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A 84 ans, le franco-chilien Alejandro Jodorowsky a marqué la bande-dessinée mondiale, et a réalisé une dizaine de films échappant aux conventions de l’industrie du cinéma. S’il commence sa carrière en apprenant l’art du mime avec Marcel Marceau et en montant des pièces de théâtre, c’est vers le cinéma qu’il se tourne dès la fin des années 50. Il réalise des films devenus cultes, comme El Topo en 1970 ou La Montagne Sacrée en 1974. Il aurait dû réaliser l’adaptation du roman Dune en 1975, à laquelle auraient participé Orson Welles, Salvador Dali, Moebius et les Pink Floyd… Un projet plus qu’alléchant, mais les studios l’ont lâché, et David Lynch a fini par réaliser le Dune que l’on connait. L’échec de ce projet le mène alors vers la BD. Il scénarise la série L’Incal, dessinée par Moebius, et dont Luc Besson s’est largement inspiré pour l’univers du Cinquième Elément. On lui doit également La Caste des Méta-Barons, série de science-fiction relatant l’histoire d’une famille de super-guerriers.

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Le taxi de Korben Dallas chez Besson et John Difool, héros de la série L’Incal.

Il revient au cinéma en 1979 avec Tusk, puis 10 ans plus tard avec le magnifique Santa Sangre et enfin en 1990 avec Le Voleur d’Arc en Ciel, qui réunit Peter O’Toole, Omar Sharif et Christopher Lee… Dans les années 2000, un autre projet de film (King Shot, qui devait réunir Marilyn Manson, Asia Argento et Nick Nolte) ne parvient pas à trouver le financement nécessaire. Depuis, c’était le silence visuel, jusqu’à 2013 et La Danza de la Realidad.

La Danza de la Realidad, c’est l’histoire de son enfance. Le petit Alejandro Jodorowsky, vit au Chili avec ses parents immigrés russes. Le film a été tourné dans sa ville natale, Tocopilla. Comme le cinéma est une affaire de famille pour Jodorowsky c’est son fils Brontis qui joue le rôle du père de famille, un communiste fasciné par Staline, qui veut apprendre comment être un homme au petit Alejandro, en employant la manière forte.

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Sa mère, douce, protectrice et croyante, ne s’exprime qu’en chantant et incarne davantage une idée de la douceur qu’une vraie personne. Autour de cette ambiance familiale faite de dureté paternelle et de tendresse maternelle, il y a le Chili de l’époque. Des bidonvilles, des pauvres errants et malades, des enfants des rues, que le père essaie d’aider avec des valeurs communistes parfois détachées de la réalité. Et puis il y a les excentriques de tous bords, des freaks aux membres coupés, des comédiens de cirque. Au milieu de tout cela, le petit Alejandro essaie de se faire une idée du monde et de devenir un homme, partagé entre la vision de son père et ce qu’il apprend de ces marginaux et de ces laissés-pour-compte. Tout ce petit monde relie l’univers de ce film à celui de Santa Sangre, totalement lié au cirque à l’ancienne, proche de Freaks et de L’Inconnu de Tod Browning.

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« Dans le film, je réalise les rêves de mon père et de ma mère, et je réalise mon propre rêve de les réunir à nouveau et de créer une famille.«  La réalité danse, rien n’est vraiment vrai mais rien n’est vraiment faux. Jodorowsky navigue entre ce qu’il a vécu, la réalité déformée par son regard d’enfant, et ce qu’il aurait rêvé de mieux pour ses parents. Les frontières sont floues, il le dit lui-même : tourner sur les lieux de son enfance a été une occasion de « se réinventer », et de réinventer son histoire. Son père a-t-il vraiment tenté d’assassiner le président Carlos Ibanez del Campo, ou n’étaient-ce que des paroles que le jeune Alejandro entendait enfant ? Est-ce vraiment de cette manière qu’il a cessé d’avoir peur du noir ? On imagine que sa mère ne parlait pas qu’en chantant, ou que les excentriques qu’il croisait ne l’étaient pas tant que ça. Il ajoute de la poésie à son histoire, des métaphores, et parvient à mettre des sensations en images. C’est en cela que ce film est un conte, un conte pour adultes fait par un adulte qui a gardé ses yeux d’enfants. D’ailleurs, durant tout le film, l’Alejandro de 84 ans surgit souvent derrière l’enfant qu’il met en scène, le tenant par l’épaule, compatissant à ses souffrances et à ses peurs, en les analysant avec une voix off qui vient et qui s’en va. Il console l’enfant qu’il était en lui disant qu’il est devenu ce qu’il est, qu’il a grandi mais qu’ils ne font qu’un.

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Pour réaliser le film qu’il avait imaginé sans contraintes, Alejandro Jodorowsky a utilisé le financement participatif. Il a ainsi récolté près de 50 000 euros, qui lui ont ensuite donné le courage et l’envie de démarcher des producteurs. Il a également utilisé Twitter afin de trouver certains de ses comédiens. Toujours en marge du fonctionnement classique de l’industrie du cinéma, il en a fait également une affaire de famille, puisque trois de ses fils jouent dans La Danza de la Realidad. Brontis Jodorowsky (comédien, ancien membre du Théâtre du Soleil), qui a déjà tourné dans plusieurs films de son père : El Topo, La Montagne Sacrée et Santa Sangre. On retrouve également Adan (musicien connu sous le pseudo d’Adanowsky) et Axel Jodorowsky, qui jouaient tous deux le personnage principal de Santa Sangre à deux périodes distinctes de sa vie.

Pour Alejandro Jodorowsky, le cinéma a toujours été une histoire de famille, et c’est d’autant plus fort ici, pour ce film biographique. Les fils sont rassemblés autour de leur père pour faire renaître son enfance. Quatre Jodorowsky sont réunis pour en faire revire un cinquième, celui sans qui leur famille n’aurait pas émigré au Chili, et pour revisiter une partie de leur histoire commune.

The Dance of Reality (La Danza de la Realidad)

Il y a de vrais moments de grâce à contempler cette sorte de saga familiale, racontée avec dureté et tendresse, parfois même avec humour. Jodorowsky nous explique un peu sa vision de la vie, la part qu’il laisse aux souvenirs et à l’enfance. Pour quelqu’un qui a toujours été si proche de l’univers du cirque, il a réalisé avec ce film un vrai travail d’équilibriste, nous donnant à voir un film qui danse sur une corde raide, oscillant sans cesse, tanguant entre la réalité et ce qu’elle aurait dû être.

Le petit plus : La Danza de la Realidad faisait partie de la compétition officielle de La Quinzaine des Réalisateurs cette année à Cannes. Dans cette même compétition était présenté Jodorowsky’s Dune, un documentaire de Frank Pavich, qui retrace les deux années de travail de Jodorowsky et de son équipe pour adapter le roman Dune. La date de sortie du film n’est pas encore arrêtée, mais ce documentaire sur un projet qui aurait pu être une œuvre de science-fiction majeure sera certainement passionnant !

Crédits photos : DR

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