Malevil et Docteur Petiot : Découverte de Christian de Chalonge

Il y a encore quelques semaines, Christian de Chalonge était un pour moi un illustre inconnu. Mais trois de ses films viennent de sortir en dvd, dont Malevil et Docteur Petiot. Et voilà que je découvre un réalisateur à travers deux films formidables visuellement très travaillés, aux scénarios très (trop pour le cinéma français ?) originaux et des castings trois étoiles.

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On a parlé ici et là des éditions dvd de L’Argent des autres, de Docteur Petiot et de Malevil. Mais un seul magazine s’est donné la peine d’interviewer Christian de Chalonge, âgé de 77 ans et toujours en activité : le tout nouveau Metaluna, qui mérite vraiment d’être cité. C’est ainsi que j’ai appris que deux de ces films étaient assimilés au cinéma de genre.

Du cinéma de genre français ? Il fallait que je voie ça de mes propres yeux. Et je me suis pris deux sacrées claques.

Docteur Petiot, à la lisière du fantastique.

Dans un Paris en guerre, le docteur Petiot fait miroiter un départ pour l’Amérique latine à des juifs ou à des résistants recherchés. Mais au lieu de les aider, il les assassine, vole leurs biens avant de brûler les corps. Inspiré d’une histoire tout à fait vraie : le docteur Petiot a été guillotiné en 1946 pour le meurtre de 27 personnes. Il en revendiquait lui-même 63…

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Dans la peau de ce personnage de fait divers morbide, Michel Serrault est époustouflant. Le regard halluciné, la démarche de biais, la voix qui s’emporte tout à coup sous l’impulsion de la folie… Car ce personnage est un dingue avant d’être un assassin, et c’est cette folie qui porte le film, car de Chalonge semble essayer de la reproduire visuellement.

Le docteur Petiot est montré comme un personnage qui n’appartient pas tout à fait à notre monde. Le maquillage est appuyé, il est affublé d’une cape noire qui lui fait comme des ailes de chauve-souris quand il se déplace sur son vélo la nuit, au milieu d’une ville à l’éclairage fantomatique. Serrault devient une créature de cauchemar, qui hante les rues de Paris.

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Les limites entre la folie du personnage et la réalité sont brouillées. Cette frontière poreuse entre cauchemar, réalité et folie devient palpable grâce à l’esthétique donnée à la ville.

Dans le générique de début, la silhouette du Docteur Petiot est projetée sur un écran de cinéma, face à un vampire de fiction. Cet écran reviendra plus tard dans le film, et symbolisera de façon encore plus nette le mélange du fantastique à la réalité du docteur.

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Il est lui-même une sorte de vampire, prenant la vie des gens, vivant sa double vie la nuit. Son maquillage peut rappeler le Nosferatu de Murnau, et l’éclairage des décors est très proche de l’expressionnisme allemand.

De Chalonge a réussi une adaptation de fait divers qui ne soit pas une simple chronologie des faits. Il a su creuser la personnalité du docteur Petiot pour en extraire un Mr Hyde à demi réel, fantasmagorique, porté par un Michel Serrault qui a pu, ici, prouver toute l’étendue de son talent.

Malevil, la campagne post-apocalyptique.

Dans la France rurale qu’ont connue nos parents et nos grands-parents, quelques habitants du village de Malevil vont réchapper à une catastrophe, dont on ignore la cause. En sortant de la cave où ils se trouvaient, ils ne découvrent que des ruines, des cendres. Le monde connu a disparu. Ils doivent s’organiser pour survivre, croyant être les seuls survivants de la catastrophe. Il aurait peut-être mieux valu que ce soit le cas…

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Un film post-apocalyptique dans un petit village français, qui l’aurait cru ? Et pourtant, cela fonctionne à merveille. Tourné en 1981, les décors n’ont rien à envier à des films comme La Route, ou Le Livre d’Eli. Les décors sont d’ailleurs le point commun avec Docteur Petiot : leur irréalité, leur côté cauchemardesque.

Ici, le monde habituel des survivants a complètement disparu, les personnages doivent se réapproprier leur univers. Leurs errances dans des paysages vides de vie rappellent fortement La Planète des Singes, et les silhouettes de Charlton Heston et de ses amis perdus dans un paysage inquiétant. Un paysage qu’il ne peuvent pas reconnaître. Et enfin, la musique de Malevil, peu présente mais très marquante, ressemble un peu à celle de Jerry Goldsmith pour La Planète des singes, très déstructurée, avec des sons qui mettent mal à l’aise.

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Un plan de Malevil qui fait fortement penser à…

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… un des plans du grand final de La Planète des singes.

Malevil repose beaucoup sur les rapports entre les personnages. Ils se connaissaient avant la catastrophe, mais on ne sait rien de ce qui les unissait. Au cours du film, leurs interactions se développent, chacun trouvant sa place dans le groupe. Tout comme les personnages forment une communauté pour laquelle chacun se dévoue, aucun acteur ne prend le dessus sur les autres, ils jouent réellement ensemble, à égalité.

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On retrouve dans le groupe principal Michel Serrault, Jacques Dutronc ou encore Jacques Villeret, impressionnant dans le rôle d’un handicapé mental aux réactions enfantines.

Mais bien sûr, comme dans beaucoup de mondes post-apocalyptiques, il y a un cinglé. Celui qui a pris l’ascendant sur les autres par la peur, souvent dérangé, toujours cruel. C’est le Gouverneur des Walking Dead, Carnegie dans Le Livre d’Eli. Ici, c’est le Directeur, joué par un Jean-Louis Trintignant au regard glacial et à la voix douce de celui qui cache sa vraie nature. De Chalonge permet décidément à ses acteurs d’enrichir leur palette de jeu, et d’y ajouter de nouvelles couleurs, souvent plus sombres et très ambivalentes.

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Christian de Chalonge a réalisé neuf films depuis 1968, mais il a également tourné pour la télévision des épisodes de Maigret (dont le très bon Maigret et la maison de Félicie) ou des pièces de Molière, entre autres. Dans l’interview qu’il a accordé à Metaluna, on apprend qu’il avait trois projets de films qu’il a abandonnés, notamment à cause de la frilosité de ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Étonnant ? Pas vraiment. Malevil et Docteur Petiot prouvent que de Chalonge est un excellent réalisateur, qui produit des films originaux, et qui sait tirer le meilleur des acteurs qu’il dirige. Ces deux films sont tout simplement surprenants. Deux claques, je vous dis ! Le problème, c’est que dès qu’on sort des sentiers battus, ça ne passe plus…

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Alors profitez de ces dvd qui viennent de sortir pour découvrir (ou redécouvrir, si vous étiez plus à la page que moi) un réalisateur qui offre une alternative à ce qu’on nous sert en permanence. Le cinéma français, c’est aussi les films de Christian de Chalonge. Et ça fait du bien de le savoir.

Crédits photos : DR

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