Only God Forgives : Critique (mais pas trop)

Après le succès de Drive, le nouveau film de Nicolas Winding Refn était très attendu. Allait-il réitérer l’exploit de réaliser un film sortant de sentiers battus et sans concessions, qui plairait à la critique comme au public ? La réponse est claire, il ne s’est pas donné la peine d’essayer. Il semblerait même qu’il ait été tenté de développer son univers dans le sens inverse des attentes des spectateurs. Et si nous sommes un peu… désappointés après la projection d’Only God Forgives, ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

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Julian (Ryan Gosling) tient une salle de boxe thaï qui couvre des activités illégales. Lorsque son frère est assassiné, leur mère (Kristin Scott Thomas), figure de la pègre dans son pays, débarque à Bangkok et demande à Julian de venger son frère. Mais celui-ci a été tué à la demande de Chang, un mystérieux policier vénéré par ses hommes, qui fait justice lui-même avec un sabre traditionnel. Un adversaire quasi-surhumain…

C’est un peu comme si Nicolas Winding Refn avait eu peur qu’on lui dise qu’il avait fait un deuxième Drive. Il a donc été chercher un projet qu’il avait développé bien avant qu’on le porte aux nues (entre Bronson et Valhalla Rising). Il a ensuite appuyé sur tous les points forts de son style et a supprimé tout ce qui avait rendu Drive plaisant pour le grand public. Remplacer la BO de Kavinsky par du karaoké thaïlandais, par exemple… Nicolas Winding Refn a construit un univers qui ne nous transporte pas. On regarde, on admire même, mais on reste en dehors.Il a renoué avec un cinéma quasi expérimental. Ce n’est pas pour rien que le film est dédié à Gaspar Noé et à Alejandro Jodorowsky. Only God Forgives est plus proche d’Enter the Void que des précédents films de Nicolas Winding Refn.

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Dans Only God Forgives, Ryan Gosling nous rappelle d’avantage le personnage de Mads Mikkelsen dans Valhallah Rising que le héros de Drive. Il n’est pas vraiment de notre monde, plus vraiment parmi nous. Il n’a pas cette force tranquille qui le faisait rayonner au volant de sa voiture, il n’est pas un personnage qui nous fait rêver. Il en devient même un peu terne, effacé et lointain. Les autres personnages sont tous sur la corde raide, à la limite de la caricature. Comme ce flic pourri qui sort un sabre d’on ne sait où pour faire justice en toute impunité. Kristin Scott Thomas en mère castratrice et tyrannique est parfois à un cheveu de perdre sa crédibilité.

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Mais ce qui compte le plus dans ce film, ce n’est pas le réalisme des personnages ou des situations, car nous sommes dans un univers très symbolique, qui mêle les fantasmes du personnage à la réalité. En revanche, les symboles sont parfois très obscurs, et peuvent nous priver d’une compréhension totale du film après la première vision.

Visuellement parlant, il y a de quoi être admiratif. Les ambiances lumineuses sont splendides. On passe du rouge vif au bleu très froid, puis à un noir intense. C’est un très bon mélange entre les lumières artificielles des villes asiatiques et un monde complètement onirique, dans lequel navigue le personnage. On pense à la première partie de La Plage de Danny Boyle, mais aussi à Enter The Void, qui se déroule à Tokyo. Il faut également noter que le directeur de la photographie Larry Smith a occupé le même poste sur Eyes Wide Shut de Kubrick, film qui jouait beaucoup avec des teintes froides, et qui alternait aussi entre réalité et fantasmes. (Ci-dessous, un plan d’Only God Forgives et un autre d’Eyes Wide Shut.)

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Tout ce rouge, et ces plans dans des couloirs étouffants de couleur, rappellent forcément le Suspiria de Dario Argento. Et si on veut aller plus loin, c’est Claudio Argento, frère de Dario, qui a produit et co-écrit Santa Sangre, d’Alejandro Jodorowsky, à qui Only God Forgives est dédié. Vous me suivez ?

Eh oui, le cinéma est une grande famille, et comme dans les familles classiques, on est plus proche de tel ou tel cousin. Et ici, Winding Refn met clairement en évidence ses liens avec deux réalisateurs, Noé et Jodorowsky. Visuellement et à travers la lenteur contemplative de l’histoire, on retrouve Enter the Void, film quasiment expérimental, ou même Irréversible. Enfin, il y a de nombreuses thématiques communes entre Only God Forgives et Santa Sangre, de Jodorowski : la mère tyrannique, l’amputation des bras…

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Ce plan rappelle très fortement certains passages de Santa Sangre, de Jodorowsky.

Ces trois hommes sont des réalisateurs sans concession, qui servent leur histoire au mieux avec un concept fort, qui s’y tiennent, et qui nous proposent des œuvres qu’on ne peut pas regarder en toute passivité. On est emportés dans ces films par un petit quelque chose de supérieur à l’histoire qu’ils nous racontent. Only God Forgives est une tentative, une pierre de plus à la carrière de Winding Refn, qui ne se contente pas de ce qu’il a déjà réussi à faire. Que cette tentative soit réussie à 100% n’est finalement pas si important. Les tentatives sont toujours risquées, ce nouveau film ne sera pas aussi bien accueilli que le précédent. Mais il développe ainsi sa palette, ses thèmes et son talent. Nicolas Winding Refn n’est pas devenu un réalisateur grand public, il expérimente encore. Et c’est pour cette recherche permanente que j’attends son prochain film avec impatience.

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Crédits photos : DR

 

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