Rencontres avec des artistes 2 : Le geste et la matière

Ici sont à découvrir des artistes qui m’ont présenté leur travail. Lors d’une exposition, ou au milieu de leur salon. Un artiste ne se définit pas à son succès ou à sa médiatisation, mais à sa capacité à toujours « concrétiser » ce qu’il a dans la tête, en une tentative d’expression. Car l’art, c’est toujours une tentative, renouvelée à chaque peinture, photo, dessin. Tous les médias sont bons, le système D est roi, le support le plus incongru peut devenir le meilleur moyen de créer. Mais à chaque fois, deux éléments sont à la base d’une tentative réussie : la matière et le geste.

M_Scan

 

Rencontre n°2 : Mélissa Basquillon

A travers son travail, Mélissa Basquillon tente de montrer d’une manière différente ce que l’on voit tous les jours, ce qui nous semble aller de soi. Cette ancienne étudiante des Beaux Arts de Tours travaille sur le corps, celui qu’on enferme et qu’on malmène, mais également sur l’écriture, dont la forme proche de la peinture signifie parfois plus que le sens des mots. Elle tire aussi son inspiration d’un témoignage venu de l’autre bout du monde, expérimentant ainsi « l’art par procuration ».

La matière.

Scanner son propre corps. L’enfermer dans un petit cadre, le découper ou le tasser. On ne reconnaît plus un corps entier, il n’est déjà plus familier. Et à cette matière vivante et malmenée, Mélissa en ajoute d’autres, plus incongrues. Comme la bétadine, intimement liée au corps et à ses blessures. La couleur est orangée. Elle ne dure pas, elle change avec le temps jusqu’à quasiment disparaître de certaines œuvres. Inspirée par l’artiste Jenny Saville, qui photographie son corps plaqué avec force contre une vitre, Mélissa passe presque par l’art de la performance, avant de la saisir sur le vif.

M_Scan3

Ces œuvres m’ont rappelé l’atmosphère des films de Kiyoshi Kurosawa, le maître des fantômes japonais. Les corps sont malmenés chez lui, les fantômes sont flous, tordus, leurs mouvements n’appartiennent pas à notre monde. Et il y a ce rapport à l’informatique, ces visages qui apparaissent dans des écrans d’ordinateurs, dans des télés. Corps emprisonnés, irréels et pourtant aptes à agir sur notre existence. J’ai compris que l’utilisation du scanner ne ramenait à cet informatique fantomatique. Les visages ne sont plus des visages, et semblent surgis d’un autre monde.

Et puis il y a ces plaies, des plaies à vif, soignées virtuellement à la bétadine et recouvertes de ce qui semble être des gribouillages enfantins. Ces plaies superficielles des genoux raclant le bitume, qui nous faisaient hurler quand on était enfant. C’est un vrai mélange des matières : on devine le sang à fleur de peau, qui se mêle à ce liquide orange et à la peinture. Peut-elle guérir les blessures, celles du corps ou de l’enfance, au même titre que la bétadine ?

M_Je suis la chair

Au cœur de toutes ces œuvres, il y a des mots, comme dans l’œuvre de Sophie Calle, qui met en scène des textes aux côtés de ses photographies, formant ainsi un tout. L’écriture est le fil conducteur du travail de Mélissa, d’un tableau à l’autre les lettres sont liées, elles se déroulent comme d’un seul geste, comme d’un coup de pinceau. Car l’écriture, c’est de la peinture, comme dans les œuvres de l’américain Cy Twombly.

Le geste.

On dit que les enfants ont un instinct naturel pour le dessin, pour les associations de couleurs. Il paraît qu’il disparaît avec l’apprentissage de l’écriture. Mélissa pense qu’au contraire, l’écriture prolonge ce sens inné du dessin. Dans ce tableau, où commence l’une, et ou s’arrête l’autre ? On découvre des phrases sans pouvoir les déchiffrer, on reconnaît l’écriture pour ce qu’elle est alors qu’elle n’a pas de sens. Elle se mêle à la peinture, à des traits, à des tâches, qui soulignent encore plus ce qui est écrit par leur côté abstrait évident. Les mots ne sont plus que le résultat d’un geste, ils deviennent artistiques par leur forme, et non pour leur fond.

M_Ecriture égale peinture

Quoi de mieux qu’un symbole de notre enfance pour expérimenter ce geste inné qui lie dessin et écriture ? Mélissa a donc pensé au personnage de Martine, enfant parfaite, fruit d’une éducation parfaite, pour être le support de son travail. Ce choix a d’abord été fait par rejet de tout ce que Martine représentait, cet univers naïf et creux, ce modèle qu’on a essayé de nous faire admettre comme étant le bien et le bon. Et finalement, Mélissa s’est prise au jeu de la reproduction de gestes enfantins, et le rejet a disparu. C’est l’enfant qui cherche à se venger en faisant une bêtise, et qui finit par s’amuser, à sa plus grande surprise…

M_Martine1

Art par procuration.

Enfin, il y a une autre partie de son œuvre, pour lequel sa démarche artistique s’est adaptée à un sujet grave, important pour elle et pour nous tous. Le geste qu’elle développe et son travail sur la matière ont parfaitement servi son propos.

En Syrie, la révolution dure depuis si longtemps qu’elle ferait presque partie de l’ordre normal des choses. Mais Mélissa a un ami là-bas, au milieu des explosions et des tirs. Omar Malas. Cette guerre, elle la connaît aussi à travers les publications facebook d’Omar. Grâce à ce seul moyen de contact, il a essayé de faire passer ses réflexions et ses impressions sur le conflit qu’il vivait de l’intérieur. De ses mots, elle en a fait des tableaux, dans lesquels elle a tenté en premier lieu de représenter les explosions de la guerre, leur texture, leur dimension. Le geste et la matière réunis.

M_Art interposé

Finalement, ce lien avec Omar et ses travaux antérieurs ont donné un tableau. A Syrian Boy. Pour moi qui le connaît également, ce tableau est fort, car c’est bien lui, Omar, avec son tatouage dans le dos, contemplant ce qu’il reste de son pays. Et c’est bien la représentation de n’importe quel garçon Syrien, pris dans ce conflit, tenant dans ses mains le drapeau d’un pays pris en otage, comme lui. Comme s’il se tenait sur un radeau, et qu’il emportait dans ses bras le symbole de qui était uni, ce qui restera d’un pays auquel il semble presque faire des adieux. Comme s’il était le dernier gardien d’un rêve lointain qui s’appelait la Syrie.

M_syrian boy!

 

Ici, le lien vers le site de Mélissa Basquillon.

Crédits photos : Mélissa Basquillon

 

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