Rencontres avec des artistes 3 : Le détournement de la matière

Ici sont à découvrir des artistes qui m’ont présenté leur travail. Lors d’une exposition dans un bistrot, ou au milieu de leur salon. Un artiste ne se définit pas à son succès ou à sa médiatisation, mais à sa capacité à toujours « concrétiser » ce qu’il a dans la tête, en une tentative d’expression. Car l’art, c’est toujours une tentative, renouvelée à chaque peinture, photo, dessin. Tous les médias sont bons, le système D est roi, le support le plus incongru peut devenir le meilleur moyen de créer. Mais toujours, un élément est à la base d’une tentative réussie : le travail de la matière.

Mat_flaque de plomb

 

Rencontre n°3 : Mathilde Jouen

La perception que nous avons des objets. Leur utilité et leur fonction, leur positionnement dans l’espace et le temps. C’est ce que Mathilde Jouen bouscule, mélange et détourne. Artiste et chercheuse, cette doctorante en art contemporain écrit actuellement une thèse, ce qui lui permet de développer ses œuvres et ses thèmes de prédilection, tout en menant un travail de recherche plus théorique. Ce qui l’intéresse, c’est la matérialité des choses. Elle en joue en trompant nos yeux sur ce qu’ils voient, ou à contrario en faisant ressortir l’essence d’un objet, qu’on avait oubliée par habitude. Les objets qu’elle détourne deviennent alors figés dans le temps, n’appartiennent plus à notre espace vivant mais reflètent l’intemporalité.

La matière.

La pluie pourrait être le symbole de ce qui passe et ne dure pas. Elle n’existe que dans l’espace et le temps, dans le vide en tombant du ciel, en mouvement. Dès que les gouttes touchent le sol, ce n’est déjà plus de la pluie. Après, il n’y a que de l’eau. Une flaque. Mathilde a figé le mouvement de la pluie, ces gouttes restent donc de la pluie éternelle. Elle a perdu son essence, son humidité, son bruit, mais cette sculpture représente ce qu’est la pluie. Comme si cette œuvre était une pièce de musée d’histoire naturelle et qu’on voulait expliquer grâce à elle le sens du mot « pluie » à des enfants nés dans un monde asséché.

Mat_pluie

La statue sans corps est tout à fait représentative du travail de Mathilde. Ce tissu flottant dans l’air défie l’apesanteur : quelque chose cloche et dérange. On devine le corps qui devrait remplir cet habit, on voit presque ce qui n’existe pas. En même temps, le mouvement du tissu est figé dans le plâtre, et la toile devient alors une statue en elle-même. Le spectre d’une statue. Si les draps des revenants s’agitent dans les couloirs, recouvrant des fantômes libres de bouger en tous sens, ce drap est bien le suaire d’une statue, immobile et figé comme elle. Cette sculpture est un peu une porte ouverte sur un autre monde, comme si les statues s’étaient mises à marcher, se débarrassant de leurs habits qui les entravaient et les laissant sur place. Les statues marchent, le tissu est figé dans l’air : la matière n’obéit plus aux lois naturelles.

Mat_statue

C’est souvent avec du latex que sont créés les maquillages de cinéma. Appliqué sur la peau, on peut le modeler à loisir car les deux se confondent. Ces flaques de latex, suspendues à des hameçons, font penser à de la peau tannée, en train de sécher dans une arrière boutique. Si elle fait disparaître le corps d’une statue, Mathilde fait aussi apparaître de la peau là où il n’y en a pas. Le latex sert bien à créer l’illusion… Et ces artefcats de cuir, suspendus à des crochets, m’ont renvoyée à un film : Midnight Meat Train, qui détourne lui-aussi les codes auxquels nous sommes habitués.

Mat_peau-métro

Le travail de Mathilde, et les crochets du métro-abattoir de Midnight Meat Train.

L’histoire est celle d’un photographe qui découvre des meurtres dans le métro : un boucher utilise une des rames comme un abattoir, et suspend ses victimes à des crochets qui ont remplacé les poignées destinées à se tenir. L’apparence d’une pièce de cuir suspendue à un crochet a suffi pour me renvoyer à un film qui représente bien le genre fantastique : la réalité bascule, un petit élément grippe le mécanisme bien rodé et le naturel et le surnaturel s’entrechoquent. Il y a des éléments du genre fantastique dans ses sculptures.

Le détournement.

Midnight Meat Train constitue un lien parfait avec une autre œuvre de Mathilde, intitulée « Ligne 13″. Elle aussi a détourné la fonction première d’un métro, à travers un simple objet. Cette barre en métal, commune à tous les métros de la planète, et qui sauve tous les jours de la chute bon nombre de personnes. Cette barre est faite pour être un soutien dans un univers en mouvement. Ici, dans une pièce tout à fait stable, elle ne sert à rien, mais on prend le temps de la regarder pour la première fois. Quant à son double dessiné au mur, on ne peut même pas le toucher, encore moins l’agripper. Sa fonction a complètement disparu. Ne reste qu’une forme qui nous évoque une utilité dont nous n’avons pas l’usage.

Mat_métro

Idem pour ce sablier. Symbole du temps qui passe, comme la pluie, il n’est utile que dans la durée. Le sable tombe à l’intérieur, il mesure le temps qui passe. Ce sablier là est bien fait de sable, mais il ne coule pas, ne mesure rien. C’est du béton. Par conséquent, si le sable est figé, le temps l’est également. On peut observer ce sablier pendant des heures, ces heures ne défileront pas de manière tangible. C’est un objet hors du temps, un symbole d’immortalité. Dans le film Le Cabinet des Figures de Cire, Ivan le Terrible est persuadé qu’il mourra quand le sable d’un sablier se sera écoulé. Il n’ose plus le quitter des yeux, et le retourne sans cesse pour prolonger sa vie. Il en devient fou. Ce sablier est le symbole d’un des grands rêves de l’humanité, et forcément incompatible avec elle : arrêter le cours du temps et vivre éternellement.

Mat_sablier

Si Mathilde détourne souvent la fonction première des objets, il arrive que la nature lui donne un petit coup de pouce involontaire et assez drôle. Il se trouve que certains coraux marins ressemblent étrangement à des implants mammaires… Un moulage en résine, et l’illusion est parfaite ! On s’imaginerait presque dans le cabinet d’un chirurgien plasticien, en train de choisir le modèle qui va nous être inséré sous la peau. C’est le détournement d’un objet tout à fait naturel en une chose qui ne l’est pas du tout, un symbole de la modification de la nature opérée par l’homme. C’est bien ce que Mathilde essaie de montrer à travers ses créations : détourner ce qui est naturel pour nous, les objets de tous les jours, renverser l’écoulement normal du temps, pour jouer sur l’espace, les fonctions, et finalement, sur la vie.

Mat_implants

Crédits photos : Mathilde Jouen

Pour aller sur son blog, c’est par ici !

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